vendredi 17 avril 2015

Au printemps les mains pleines

Je dois sembler bien bizarre à certains. Je suis capable de demeurer le cul sur ma chaise six mois durant, devant mon écran d'ordinateur, et puis voilà soudain qu'une crise aiguë de bougeotte me dynamite et me propulse sur les chemins, où je me dis : « Putain, quand même, merde, c'est ça la vie et c'est bon ! »  — car je suis un adepte du soliloque, et je ne surveille pas toujours mon langage. Bizarre, insolite, singulier, inquiétant peut-être. 

Je vis beaucoup par procuration, c'est un fait. Ce n'est pas brillant, mais c'est un fait. Ce n'est pas que je vive sur des manques. Je m'enferme volontairement. Mon régime en hiver (au sens large du terme), lorsque je ne travaille pas à l'extérieur, c'est sommeil le jour et vie la nuit. J'écris, je lis, je rumine. L'actualité me fournit un foin bien gras, en abondance, si bien que je rumine sans désemparer. 

Ce serait d'un bucolisme à pleurer si tout allait plus ou moins mal, comme de toute éternité. Or, il semblerait que tout aille de plus en plus mal, et que le cartel de coquins qui nous dirigent, nous informent et nous divertissent, ait décidé sans nous en référer, de nuire absolument. Ça en devient vertigineux. J'ai ri de cela longtemps, comme au spectacle d'un pitre doué : c'est un spectacle, rien de plus. Ce n'est plus un spectacle au sens forain du terme. C'est la réalité. Nous sommes cernés. La planète délire sec. Les clowns sont aux manettes. Camés, les clowns.

vendredi 3 avril 2015

Papy insiste, Papy résiste !

Comme il ne peut pas pleuvoir chaque semaine des avions bourrés de figurines, comme l'Ukraine c'est loin et le Yémen plus encore, nos bons médias, toujours à l'affût d'un dérapage plus ou moins contrôlé, ont retrouvé l'os à ronger qu'ils préfèrent ― un vieil os tout moussu, comme le papy qui en est le légitime propriétaire : Jean-Marie Le Pen. Qui s'est à nouveau libéré d'un gaz dont se sont offusqués les sensibles naseaux républicains. Vilain récidiviste ! Pas beau ça, Papy !

Jean-Marie Le Pen, qui est à peu près le contraire d'un imbécile, et qui raffole des mots à double sens, a donc répété, puisqu'il le pense, que les chambres à gaz n'étaient qu'un détail de l'histoire de la dernière guerre mondiale. Quand on le cite, on s'arrête souvent, c'est curieux, après « détail ». Si j'écris que « les Noirs sentent bien ce qui les différencient culturellement des Blancs », vous coupez ma phrase après trois mots et vous avez débusqué un raciste. Ça tombe bien : c'est ce que vous cherchiez ! La citation tronquée, un vieux classique. Ce n'est pas Michel Onfray qui me contredira. 

L'affaire remet Landerneau en émoi, tout le monde a des vapeurs, y compris dans le camp (oups !) du Papy, ce qui est un peu une nouveauté. La fille, qui a repris les rênes du parti pour en dorer le blason bruni, a fait : « C'est pas vrai, mais c'est pas vrai !... » en mimant à peu près bien la consternation, en même temps qu'un fatalisme résigné. Quant à Gilbert Collard, député mariniste de stricte observance, il a cru bon devoir couiner sur Twitter comme quoi la Shoah « était l'abomination des abominations » et puis voilà !, ce qui lui valut en retour un cinglant : « Ferme donc ta gueule, espèce de collard ! » signé JMLP.

Bien plus qu'un fasciste, Jean-Marie Le Pen est un vieil anarchiste rigolard, un Français d'hier, amateur de bons mots, aimant la gaudriole. On le sait prompt à dégainer le calembour, surtout sur des thèmes qu'il sait sensibles. On rit ou on ne rit pas. Ça ne vaut pas un procès, même d'intention. Il me fait penser, plutôt qu'à mon superbe Obersturmführer en illustration, à un gamin facétieux qui lancerait une fois de plus le même pétard dans le poulailler, s'amusant du spectacle des pintades affolées. En effet, qu'est devenue notre société, sinon une assemblée de pintades explosant dans tous les sens au premier pétard ? 

Malgré ses 86 ans, Jean-Marie Le Pen n'est pas gâteux. S'il est un homme qui sait ce qu'il dit, c'est bien lui. Le dernier de cette race, d'ailleurs. Il sait bien aussi, évidemment, ce que les autres vont entendre et comprendre et commenter. Et ça le fait se marrer. C'est encore permis. C'est mal vu, mais c'est encore permis.

S'il n'est un imbécile, Gilbert Collard est un couillon. Quel besoin de rappeler que la Shoah a été une abomination ? Quelqu'un en doute, peut-être ? Croit-on que Jean-Marie Le Pen lui-même puisse en douter ? Ce n'est pas le sujet et le bon mot du papy n'en est d'ailleurs pas un. C'est une provocation, en même temps qu'une stricte vérité. On feint de croire que « détail » n'a que le sens familier de « chose insignifiante », alors que le sens premier du terme est celui d'un « élément dans un ensemble », ce qui n'induit pas que ce détail soit d'un intérêt mineur. Ce que Jean-Marie Le Pen nous dit par le biais de cette phrase volontairement ambiguë (puisqu'elle joue sur le double sens du mot « détail »), c'est que l'histoire de la dernière guerre ne peut être réduite à la Shoah, toute abominable qu'elle fût. La dernière guerre a été un ensemble d'événements tragiques, dont la Shoah. Un génocide planifié, ce n'est pas rien. Ce n'est pas tout non plus ― sinon Oradour c'est de la merde. Voilà ce que dit Papy Jean-Marie, rien de plus, quand même on lui prête des sous-entendus nauséabonds, quand même il sait qu'on lui en prêtera et qu'il ne fera rien pour qu'on lui prête autre chose. Le vieux loup de mer ne se soucie pas du conformisme intellectuel de rigueur, ce qu'on appelle le politiquement correct, le même qui fait dire aux ânes et répéter que l'islam est une religion d'amour, de tolérance et de paix, comme si quelqu'un en doutait une seule seconde !
 

jeudi 2 avril 2015

Âge tendre et gueule de bois

(Une réflexion de mon journal du jour...)

Ceux qui avaient vingt ans en 68 (ou dans ces années-là, je ne focalise pas sur la date) sont aujourd'hui à la retraite. Ce sont des vieux. On se moque d'eux comme de débris, on raille leurs mortes utopies. Ils dansaient le rush avec Antoine, rêvaient Woodstock ou Wight, les garçons portaient de longs cheveux et les filles des mini-jupes affriolantes. Tout ce monde était si jeune, si neuf ! En quelques années le monde était passé du noir et blanc à la couleur, littéralement. Les Beatles et même les Animals à leurs débuts portaient le costume et le cheveu court, dans le droit fil des années 50. On ne parlait pas encore des hippies. Ils étaient peut-être bien cons (mais nos jeunes ne le sont-ils pas non plus, et davantage ?), mais ils brûlaient de jeunesse et parfois brûlaient leur jeunesse. Ils étaient bêtes mais sympas. Les Charlots, ce n'était pas un moment très shakespearien de la culture, mais comparés à l'empaillé Brassens, ils faisaient rire, et sans arrière-pensée. Le monde découvrait la jeunesse et la jeunesse se découvrait, aussi au sens du dépoitraillement. Elle aspirait à demeurer jeune éternellement. Être jeune, mourir jeune plutôt que vieillir… J'ai sur cette génération un regard aussi moqueur parfois que toujours bienveillant, et mélancolique dans les recoins. Je regarde des pochettes de disques et cette jeunesse éclate partout, insolente, maquillée, court vêtue et clownesquement accoutrée. Je regarde des clips anciens, des scopitones, des extraits de films (sur Woodstock, par exemple). Partout cette jeunesse folle, enivrée, si vivante ! Or, tous ces gens aujourd'hui, pour ceux qui vivent encore, abordent la septantaine, et c'est abominable d'y penser (je précise bien : d'y penser, et non d'y songer ― c'est-à-dire de mesurer le temps, d'en éprouver le vertige, plutôt que de zapper l'intervalle et de constater en 2015, brutalement, ses ravages au sens physique du terme, sur les corps et les visages de ceux qui furent si jeunes, jadis). Prenez un quelconque chanteur de cette époque, un agité de la guitare ou du bassin, celui que vous avez en tête et dont vous fredonnez parfois les airs comme s'ils dataient de l'automne dernier, et cherchez sur Internet à voir à quoi il ressemble désormais, votre yé-yé… Si vous ne l'aviez pas revu depuis, vous avez maintenant une idée de ce qu'est un uppercut. Nous avons tous plus ou moins le souvenir amusé du temps où nos mères et grands-mères nous montraient d'elles-mêmes des photos, jeunes. Ces photos nous faisaient sourire parce que nous faisions malaisément le rapprochement entre la personne sur la photo et celle qui prétendait avoir été celle-là. Ça paraissait improbable, du fait qu'à notre puzzle mental manquait une pièce essentielle : celle d'avoir connu jeune la personne en question. Dans le cas du vieux chanteur septuagénaire dont je parle, nous nous souvenons de lui tout jeune encore et pétulant, et cela semble impossible qu'à partir de ça, il soit devenu cet autre ça ― pour ainsi dire une trahison.

mercredi 18 février 2015

La ronce des souvenirs

Une amie me sollicitait récemment : « Écrivez donc vos mémoires ! »

Les mémoires sont un genre littéraire réservé aux gens connus qui ont fréquenté d'autres gens connus et participé à l'histoire (grande ou petite, là n'est pas la question). Ce n'est pas mon cas. Et je ne soupire pas à l'idée de n'être qu'un pion parmi les anonymes et de n'avoir fréquenté aucun porteur de beau linge et de grande réputation. Les sunlights et les trompettes de la renommée, ce n'est pas mon truc ; porter et véhiculer la lumière des autres, non plus. 

L'amie me sollicitait de la sorte avec, je le soupçonne, un peu d'ironie, parce que je bavarde à l'occasion, façon poivrot qui s'étale. Ou bien par amitié, parce qu'elle aime tout simplement me lire et n'ignore pas mon goût du souvenir et des récits d'enfance. C'est un fait que j'aime un peu trop me souvenir. C'est un fait que je soupire volontiers au souvenir de mon enfance. Que cela me pèse. Que le temps n'arrange rien à l'affaire. Que mon attrait du lointain passé, du noir et blanc des vieilles photographies, est moins en raison d'une attirance pour lui que de ma détestation de l'avenir. Je sais sur quoi repose le passé, j'en connais les assises, je les ai éprouvées. Que sais-je de l'avenir ? À plus de cinquante berges, comment puis-je être titillé par le désir d'avenir avec ses courbatures et ses petits pas rétifs vers une tombe certaine ? Et à considérer l'état du monde, celui de notre société, je n'ai certes pas hâte d'y vivre demain, quand bien même je vivrais volontiers centenaire pour assister à la débâcle, à l'effondrement — mais à condition qu'il y ait une réelle promesse derrière, un nouvel âge... d'or plutôt que de plomb. 

jeudi 12 juin 2014

D'autrefois, d'aujourd'hui et de toujours

Le texte ci-dessous provient de mon mur Facebook, rédigé d'une traite à mon retour d'une longue visite que je fis ce jour au cimetière de mon village natal. Je l'agrémente de photos prises par moi cet après-midi, ou bien encore l'année dernière. 

Le vieux cimetière de Chassepierre et l'ancien presbytère
Je rentre d'une expédition de quatre heures dans un... cimetière ! Rassurez-vous, je ne suis pas allé mettre en terre un familier récalcitrant. Non, j'ai entrepris d'identifier toutes les tombes du cimetière de mon village natal : plan, photographie, recension des tombes. Le tout, à des fins généalogiques. J'étais seul dans le cimetière depuis au moins deux heures quand une dame âgée y est entrée (sur ses jambes) pour nettoyer une tombe. Elle franchit plus tard la grille comme je m'apprête moi-même à sortir et me demande, hésitante, si elle doit refermer la grille. Je lui lance de loin (je vois bien qu'elle est curieuse à mon endroit, mais n'osera m'interroger, et moi je brûle de savoir qui elle est) que j'ai entrepris une tâche bien fastidieuse, et j'explique mon projet. Quand je lui apprends que je suis du village, elle fait des yeux d'inquisitrice. Puis des Oh là là ! en série quand je lui dis qui je suis. Sa fille est née comme moi en 62 et je cherche qui cette dame peut être (elle me donne son nom de jeune fille). Puis : « Vous êtes la mère de Colette L. ? ». Et elle : « Ah non, je suis sa tante. Ma fille est Sylviane S. » Mais ouiiiii ! Bref, nous parlons. Cette dame est une vraie « tchafète » (bavarde, commère), elle connaît tout le monde, vivants et morts. Elle se souvient de mon grand-père Désiré, mort en juin 63, de ma mère, et même de mon grand-père paternel, le dernier meunier du village, mort en 46 ! Arrive sur le chemin du cimetière une antiquité, cahin-caha : une vieille femme comme on n'en voit plus, robe fanée jusqu'aux pieds, châle sur les épaules, fichu, toute courbée, munie d'un râteau et d'un balai. Mon interlocutrice me fait remarquer qu'elle semble ne pas aller trop bien. Je zappe sur une question généalogique qui me tarabuste : peut-elle me dire, par hasard, qui est le père de Paul P., le « Mille-Djeu » comme on l'appelait, un cultivateur que j'ai connu, qui n'a jamais daigné utiliser autre chose que des chevaux pour le travail agricole, mort en 1987 à 72 ans, et qui jurait comme un charretier, d'où son surnom. Car il a le même patronyme que ma mère et je voudrais faire le lien. Et alors stupéfaction : tandis que mon interlocutrice continue de regarder l'antiquité avancer, je lui demande : « Mais qui est-ce donc ? » — « La veuve du Paul, la Fernande ! » QUOI ? Elle vit encore ???? Eh oui... Nonagénaire à tous les coups, et toujours bien « viquante » (vivante) comme on dit chez nous. S'il vivait encore, le Paul aurait 99 ans. Et voilà que sa femme s'arrête à nos côtés et porte sur moi un merveilleux regard perçant, tout bleu. Elle n'a plus qu'une dent en bouche, noire, et son visage est couvert de taches brunes, de rides profondes. La dernière authentique paysanne du secteur. Et ces yeux ! D'une pureté ! Quand elle apprend que je suis du village, elle fait une moue. Puis mon interlocutrice lui dit que je suis le plus jeune fils de la Gisèle. « Oh mon Dieu ! » glapit la toute vieille, éberluée. Le dernier de LA Gisèle. Ma mère est morte voici 51 ans (dans quelques jours) et son seul prénom suffit à savoir qui elle est. Ma mère, si elle vivait encore, n'aurait « que » 87 ans et donc serait plus jeune que cette relique. Magnifique pirouette du temps et de la mémoire ! Fernande est entrée dans le cimetière, avec son râteau, son balai et ses nippes d'un autre âge, sa trogne héroïque, cahin-caha. Je n'ai pas osé la prendre en photo, mais j'y ai pensé...

ADDENDUM — Anecdote racontée par la dame du cimetière. Quand mon futur grand-père, vieux garçon de 45 ans, a épousé la... veuve de son propre frère, il a dû demander la permission à sa mère. C'était en 1928, elle avait 80 ans, et vivra encore vingt ans, puisqu'elle est morte la veille exactement de son centième anniversaire. C'était une femme très sévère. Cinq enfants, cinq garçons. Son mari, mon arrière-grand-père maternel, avait été cocher de fiacre à Paris juste avant la Révolution de 1870 (J'ai vu une photo de lui habillé en cocher, fier comme Artaban, le buste redressé, la tête rejetée en arrière, avec ce bec d'aigle dont j'ai hérité dans une version moins prononcée). Il en était revenu avec des idées socialistes. Il devait être le seul au village. Il prenait un malin plaisir, s'asseyant sur le pas de sa porte, à laisser dépasser de sa poche le coin d'un mouchoir rouge. Il est mort en 1924, à 82 ans, sans avoir connu la joie du veuvage ! Quant à mon grand-père, il devint veuf en 46. Il se remaria (après la mort de sa mère, par prudence) avec une autre veuve, une certaine Marie Labbé, connue pour avoir été une vraie sale bête. Elle meurt le 2 mars 1963, mon grand-père trois mois plus tard. On m'a toujours dit qu'il était mort en riant. C'était un blagueur fini. Il a été l'un des témoins de ma naissance. Il était le dernier vivant de mes quatre grands-parents. Je n'ai donc connu aucun de mes grands-parents.